Légende d’une chaussure rebelle

Symbole du monde d’ouvrier et de la rébellion,  les légendaires Dr. Martens influencent maintenant les podiums des grandes marques de la mode masculine.

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Le modèle de Kenzo automne-hiver 2014/15, copyright eeh

Même le pape Jean-Paul II aimait les Docs. Quant au dalaï-lama, nul n’ignore son empathie pour la marque de légende. Plus communément, les médecins n’hésitent pas à les porter pour avaler plus aisément les kilomètres de couloirs d’hôpitaux, les avocats ceux des palais de justice. « Ces chaussures donnent l’impression de marcher dans l’air », écrivait déjà, en 1960, le journaliste de la revue anglaise Shoe & Leather News. Les Doc Martens venaient de naître à grande échelle. Rappel permanent de sa date de lancement le 1er avril 1960, le 1460, le premier modèle devenu fétiche et sorti de la fabrique anglaise R. Griggs & Co, ont fêté, il y a quatre ans, leurs 50ème anniversaire. Pourtant, cette mode d’ouvrier, aujourd’hui appelée workwear, redevient tendance: des grandes marques de la mode masculine à l’instar de Kenzo qui lance des chaussures sur d’épaisses semelles en caoutchouc ressemblant aux fameux Doc Martens en version plus chic.

L’histoire des « Doc » qui débute réellement en 1945 rappelle cependant une sombre période: un ex-soldat allemand, le docteur Klaus Maertens, se casse le pied en skiant dans les Alpes. En pleine pénurie de cette fin de guerre, il se bricole avec du matériel retrouvé dans des débris une chaussure orthopédique qui tient bien son pied meurtri. Un des amis luxembourgeois du docteur Maertens, également médecin, est fasciné par ce prototype en semelle de gomme épaisse à coussin d’air. Les deux praticiens décident alors de la produire en nombre et de la commercialiser. En 1959, les deux associés veulent franchiser cette chaussure orthopédique à succès. C’est l’aubaine pour l’usine de Bill Griggs, située dans le comté de Northamptonshire, au centre de l’Angleterre, et spécialisée dans la fabrication de chaussures de travail et de bottes militaires. Huit œillets, cuir de couleur sang de bœuf, fil de couture jaune, Bill Griggs peaufine le design et lance les Dr. Martens sous le nom « Air Wair ». Comme elles sont résistantes à l’eau, à l’huile, au pétrole et à l’acide, les premiers acquéreurs sont des poissonniers d’East London, des facteurs, des ouvriers, des constructeurs, des médecins et des policiers.

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L’originale qui inspire: les Doc Martens du fabriquant anglais Griggs, photo zvg

À l’époque, 5 000 paires sont produites par semaine ; aujourd’hui, 200 000 chaque semaine sortent des usines en Asie, où le groupe a délocalisé la production en 2003. Mais des Docs sans le tampon « Made in England » ne font pas culte. La marque a donc repris la petite partie de production, notamment les vintages et les éditions limitées, sur les vieux métiers anglais.

D’abord destinées au monde du travail, les DM’s ont connu une percée fulgurante, politique et rebelle. Très vite, en effet, elles ont été adoptées par une population plus anticonformiste : les trotskistes et les socialistes les mettent en scène tout comme les Teddy Boys et les premiers skinheads londoniens des années 1960. « Mods », glam rock, punks, hardcore, rock ou grunge, les subcultures, l’underground et les musiciens anglais les rendent « fashion ». Noddy Holder, chanteur des Slade, associe les Derby 1461 à son look en tartan. Sur scène, le bassiste des Cure, Simon Gallup, porte les 1460 jusqu’au genou. Mais Air Wair a aussi été distribué à des 10 000 sans personnes sans abris. Printemps arabe, révolution ukrainienne, casseurs de fin de manifestation en France, il n’est donc pas étonnant que cette infatiguable chaussure influence la mode actuelle.

La Saga d’Ermenegildo Zegna

Elégant, sublime, fin et racé : un costume d’Ermenegildo Zegna a un poids de plume. Portée par Bill Clinton, le roi d’Espagne ou Richard Branson, cette seconde peau est toujours taillée dans les meilleures laines du monde. En cent ans, la manufacture Lanificio, fondé par le perspicace Ermenegildo Zegna, s’est mué en label incontournable de la mode masculine.

Zegna’s « new éminences grises » font le tour du monde car ils exprime un franc dynamisme dans toutes les nuances du gris. Noble ou sportswear, Zegna n’est jamais cliquant. Depuis que l’ancien styliste d’Yves Saint Laurent, Stefano Pilati, a repris le flambeau, la maison milanise se hisse une fois de plus au top de la mode masculine. L’histoire de cette famille soudée et persévérante a traversé un siècle. Leur clef de voûte ? « L’entreprise fait partie de nous tous. Elle est notre histoire familiale et notre avenir
familial. Elle est construite sur des valeurs solides qui ont été transmises
d’une génération à l’autre »,explique Anna Zegna, la petite fille du fondateur Ermenegildo  qui s’occupe de l’image de la marque de son grand-père qui avait fait fortune avec ses tissus de Trivero, un village aux Alpes italiennes, dans la province Biella.

Avec son eau abondante et pure, la région originaire de la famille est propice au tissage de la laine. Le père d’Ermenegildo, Angelo Zegna (1859-1923), y avait d’ores et déjà une filature de laine artisanale. Acharné, grand voyageur et écologiste avant l’heure, son fils Ermenegildo voyait beaucoup plus grand. Dans le but de vouloir fabriquer « les plus beaux tissus du monde », il crée, en 1910, la manufacture Lanificio à Trivero. « Il était fermement décidé à l’emporter sur ces rivaux britanniques », raconte son fils Angelo, l’actuel président honoraire du groupe dont les membres de la famille sont les seuls propriétaires. Dans les années 1920 et 1930, Ermenegildo s’était mis à silloner le monde, à la recherche des meilleures laines. L’homme qu’Anna définit en grand-père doux, mais en homme d’affaire respecté et autoritaire, est allé choisir le merino en Australie, le cachemire en Mongolie, le mohair en Afrique du sud, l’alpaga ou la vigogne au Pérou. Depuis, cette stratégie et la production intégrale de la filature jusqu’à la fabrication du vêtement n’ont pas changé. Les fils d’Ermenegildo, Angelo (né en 1924) et Aldo (1920-2000), travaillent dans l’entreprise dès l’adolescence, tout en étudiant en Italie et à l’étranger. A partir des années 1960, ils transforment la fabrique de tissu « Ermenegildo Zegna e Figli » en véritable empire de production de la mode masculine avec plusieurs unités de fabrication en Italie et à l’étranger, notamment en Suisse. En lançant le Prêt-à-porter ou la confection sur mesure, ils internationalisent la marque. Les premières boutiques sont ouvertes à Milan (1980) et à Paris (1985).GILDO ZEGNAGildo Zegna (zvg)

Avec 550 points de vente dans 56 pays, l’actuelle quatrième génération accélèrent l’expansion mondiale et la diversification des lignes. Le président-directeur-général actuel, Gildo Zegna (fils d’Angelo), et le président du groupe Paolo Zegna (fils d’Aldo) se montrent aussi ambitieux que leur grand-père. «Nous sommes encore plus engagés dans le maintien et le renforcement de notre part de marché par le biais d’une politique d’investissements agressive », estimait Gildo Zegna, il y a cinq ans. Ce pari semble gagné. Mais tout n’est pas que business chez les Zegna: Ermenegildo déjà a fait planter 500 000 conifères et rhododendrons sur la colline de Trivero, devenu espace protégé. A l’image des grand patrons des années 1930, il équipa également le village d’une bibliothèque, d’un gymnase, d’un cinéma, d’une piscine publique, d’un centre médical et d’une école maternelle. Les fondations actuelles œuvrent toujours dans la protection des ressources, ou en financent des projets en Afrique. Anna y est très active. Comme naguère à l’époque du fondateur, la famille se retrouve de temps à autre dans l’impressionnante villa, style baroque italien, que son grand-père à fait construire dans l’enseigne de son usine. « Il était assis tout en haut de la table ou se promenait avec moi au jardin », se souvient Anna. Maintenant, la villa sert de musée et dégage l’étrange sensation d’être toujours habitée.

Le saviez-vous? Les astuces des costumes Zegna:

– ils n’existent que 25 costumes dans le monde, tissés en fils de laine de 11.1 microns par Zegna. Un cheveu humain mesure 50 à 60 microns !

– un costume en « 15milmil15 » de laine australienne superfine, à double fil, est léger, souple et assure une tenu impeccable

– le « Traveler » est infroissable et respire

– le « Cool Effect » réduit la température du corps de 10 degrés grâce à sa couleur sombre qui reflète les rayons du soleil

– un costume « couture » de Zegna à 3000 Euros, coupé, entoilé, bâti et cousu à la main, nécessite 33 000 points de couture et 18 heures de travail

Publié dans Commerce International, février 2010, actualisé février 2014